Quand j’avais 20 ans, je dévorais les romans de Barbara Cartland, ces histoires d’amour à l’eau de rose où l’on savait que, quoi qu’il arrive, tout finirait par s’arranger. Ces livres étaient comme des couvertures douces posées sur le réel : beaucoup de sentiments, des tourments, certes, mais un horizon rassurant, presque garanti. Ils m’ont accompagnée à une période de ma vie où j’avais besoin de croire à ces histoires lumineuses, à la promesse que l’amour pouvait réparer ce qui était abîmé.


Aujourd’hui, mes étagères racontent une tout autre histoire : Franck Thilliez, Jérôme Loubry, Cédric Sire, et, dans un registre plus intimiste mais tout aussi émotionnel, Valérie Perrin. Au lieu de princesses tourmentées, je fréquente des personnages brisés, des enquêtes tordues, des psychés fissurées, des secrets de famille, des mémoires qui mentent et des vérités qui font mal.
Ce que j’aime dans les thrillers, c’est le pacte inconscient qu’ils proposent au lecteur : “Tu vas avoir peur, tu vas douter, tu vas être bousculé… mais tu ne seras jamais totalement en sécurité.” Le suspense, cette tension qui serre la poitrine, est une forme de plaisir étrange : on tourne les pages avec appréhension, tout en refusant de lâcher le livre. L’histoire devient une sorte de piège consentie, une descente au cœur des zones d’ombre de l’âme humaine dont on sait qu’on ne sortira pas tout à fait intact.


Mes auteurs fétiches ont chacun leur façon de faire monter cette angoisse que j’adore. Franck Thilliez dissèque la psychologie et les traumatismes avec une précision quasi scientifique, tout en tissant des intrigues d’une efficacité redoutable. Jérôme Loubry joue avec le temps, les souvenirs et la structure, brouillant les repères du lecteur pour mieux le perdre entre passé et présent. Cédric Sire, lui, impose un rythme haletant et une atmosphère sombre, oppressante, qui s’insinue dans la tête bien après la dernière page. Et Valérie Perrin, dans un autre registre, injecte dans le réel une poésie mélancolique, où les vies abîmées, les secrets et parfois une pointe de noirceur se mêlent à l’émotion brute.
Écrire des thrillers, pour moi, c’est prendre tout cela et le faire passer de l’autre côté du miroir. Au lieu de seulement recevoir ces émotions, je les construirai, je les agencerai, je déciderai du moment où la vérité va fissurer le mensonge, où le sol va se dérober sous les pieds du lecteur. Il y a dans le thriller une forme de sincérité brutale : on y parle de peur, de perte, de culpabilité, de ce qu’on préfère taire, de ce qui pourrit derrière les façades. C’est un genre qui force à regarder ce qui est inconfortable, là où le roman rose promettait surtout de nous en protéger.
Et pourtant, il existe un lien secret entre mes anciennes lectures à l’eau de rose et les thrillers que j’écris. Au fond, ce sont toujours des histoires de liens humains, de blessures, de désirs contrariés, de quête d’amour ou de reconnaissance. Simplement, la lumière n’est plus garantie à la dernière page ; parfois, ce qui se dévoile sera plus sombre, plus ambigu, plus dérangeant. Mais c’est justement là que se trouve, pour moi, une forme de vérité : tout ne se termine pas en conte de fées, et pourtant, on continuera à aimer, à espérer, à se débattre.
Il y a aussi cette sensation étrange, une fois le livre terminé : la nécessité de faire le deuil d’un roman avant d’en commencer un autre. Quand une histoire m’a happée, qu’elle soit d’amour ou de sang, je ne peux pas simplement tourner la page et passer au suivant comme si de rien n’était. Les personnages restent dans un coin de ma tête, leurs choix me hantent, je rejoue certaines scènes mentalement comme on repasse un souvenir important. Parfois, cela ressemble à une petite période de “post-lecture”, ce flottement mélancolique où l’on ne sait plus très bien dans quel monde on préfère être.
Comme auteure, ce deuil est encore plus particulier. Quand je terminerai d’écrire mon thriller, je fermerai la porte sur un univers que j’aurai habité pendant des mois, parfois des années. Je laisserai derrière moi des personnages que j’aurai torturés, protégés, aimés, trahis, sauvés. Ce ne sera pas un simple “au revoir”, ce sera une séparation réelle : eux continueront d’exister dans le livre, chez les lecteurs, mais moi, je devrai accepter de les quitter pour oser en inventer d’autres. C’est peut-être pour cela que j’ai besoin de ces histoires angoissantes : elles me rappellent que la vie est faite de cycles, de fins, de recommencements, et que chaque fin contient déjà un germe de nouvelle intrigue.


Alors oui, j’ai commencé avec des romans à l’eau de rose, et aujourd’hui j’écris des thrillers. Ce n’est pas une contradiction, c’est une évolution. J’ai simplement déplacé ma curiosité : de la promesse du “happy end” vers la question plus troublante de ce qui arrive quand tout déraille. Ce que je cherche désormais, ce n’est pas de savoir si les personnages vont s’aimer, mais jusqu’où ils seront prêts à aller pour survivre, protéger un secret ou affronter leur propre vérité.
Et si tu lis mes histoires, tu verras peut-être qu’au cœur même de la peur, il restera toujours une braise d’humanité, parfois minuscule, parfois vacillante, mais bien là. Peut-être est-ce, finalement, l’héritage lointain de mes lectures d’autrefois : croire encore qu’au milieu de la nuit, même dans les pires mensonges et les pires ténèbres, il subsiste une lueur qui vaut la peine d’être cherchée.


Et toi, lecteur ?
Quelle transition personnelle as-tu vécu(e) entre deux genres de livres ou passions créatives ? Partage en commentaire – j’adorerais lire vos histoires !

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